bulletin de la Société Jules Verne
N°210 mai 2025
[ Table des Matières
Éditorial (p. 1) - J. Verne : Souvenirs de famille - Regard d’un petit-fils sur son grand-père (p. 3) - J-L. Mongin : Mettray, 20 ans après (p. 15) - C. Le lay : Une lecture de Zigzags à travers la science (p. 19) - Trois inédits de Michel Verne transcrits par Philippe Scheinhardt et présentés par Volker Dehs (p. 29) - M. ishibashi : Violences coloniales et la genèse de Barsac (p. 83) - P. Burgaud : les 500 millions de la Bégum - Un tournage catastrophique (p. 98) - J. Demerliac : Michel Verne novélisateur à travers une récente publication (p. 107) - A. Marcetteau-Paul : Michel Verne - Repères biographiques (p. 116) - Table des illustrations (p. 119)
[ Éditorial
Il y a cent ans mourait Michel (4 août 1861-5 mars 1925), fils unique de Jules Verne dont les frasques et errements d’une jeunesse aussi douloureuse que dissolue avaient provoqué tant de tensions familiales, et qui en raison de sa personnalité comme de la part prise à l’œuvre paternelle, occupe une place incontournable dans l’étude et la compréhension du corpus vernien. Nombreux furent, de son vivant déjà, les interrogations, les débats, et les jugements plus ou moins définitifs et sévères.
La Société Jules Verne a amplement contribué à la connais- sance et la compréhension de l’énigmatique Michel. Il apparaît en quelque sorte en arrière-plan en 1975, avec la publication d’une lettre adressée au prince Roland Bonaparte à l’occasion du don du manuscrit de Vingt mille lieues sous les mers à la Société de géographie de Paris 1. En 1984, suite au minutieux travail d’identification effectué par Piero Gondolo della Riva, Lucian Boia pose la question centrale de la spécificité créative de celui qui s’était « effacé volontairement derrière l’illustre nom de son père » non sans développer un talent propre « représentatif de sa génération » 2. Au fur et à mesure de l’avancée des recherches permettant une approche plus affinée et plus juste, suivirent de nombreux autres articles, et dossiers, abordant l’ensemble des thématiques et identifiant les sources disponibles, qu’il s’agisse d’épisodes de sa vie, de sa correspondance, de ses « contributions » aux Voyages extraordinaires, de ses œuvres propres, ou de sa carrière cinématographique 3
La présente livraison poursuit ce travail. Nous remercions Jean Verne d’avoir bien voulu partager avec nos lecteurs le regard d’un petit-fils sur l’homme complexe qu’était Michel. Jean-Louis Mongin rappelle à cet égard les traces profondes laissées par l’épisode carcéral de Mettray. Tandis que Colette Le Lay pose son regard d’historienne des sciences sur les Zigzags à travers la science, débuts littéraires parrainés par un père très soucieux de l’avenir de son fils, Masataka Ishibashi livre une analyse approfondie de la genèse de L’Étonnante Aventure de la mission Barsac, dernier Voyage extraordinaire aux parentés multiples. Les transcriptions réalisées par Philippe Scheinhardt donnent un accès direct à une écriture juvénile, affranchie des modèles paternels mais inachevée, et l’érudition de Philippe Burgaud et de Jean Demerliac éclaire de nouveaux pans de sa carrière cinématographique. En complément nous publierons dans le prochain Bulletin des lettres adressées par Michel à son cousin germain Raymond Ducrest de Villeneuve dans les toutes dernières années de sa vie.
Autant d’éléments qui, en dialogue avec d’autres récentes publications4, viennent compléter le portrait d’un « fils de » qui peina tant à « porter – à tous les sens du terme – le nom du père »5 et dont on continu e à se demander s’il « aurait pu être un grand écrivain »6, le portrait d’un homme dont on ne peut que souhaiter qu’il trouve enfin son biographe.
Agnès Marcetteau-Paul
[ SOUVENIRS DE FAMILLE - Regard d’un petit-fils sur son grand-père
Par Jean Verne
Lorsque le comité de rédaction du Bulletin m’a demandé de donner mon point de vue sur mon grand-père, ses relations avec son père et sa contribution aux Voyages extraordinaires, ma première réaction fut d’avoir envie de répondre que je n’avais malheureusement rien de bien intéressant ou nouveau à raconter. D’autre part, d’éminents chercheurs tels que Olivier Dumas (qui avait un a priori plutôt négatif) 1 dans les années 90 ou plus récemment Volker Dehs (avec un a priori plus positif) ont travaillé sur ces questions à propos desquelles, en réalité, seuls Jules Verne et son fils pourraient nous éclairer. Certes il y a les correspondances, les manuscrits, les souvenirs de mon père 2 mais tout ceci ne peut rendre que très sommairement la réalité d’une relation extrêmement complexe et dont j’ai été une sorte d’acteur a posteriori au sein de ma famille rapprochée. J’entends par « rapprochée » mon père et ma mère qui a très rapidement intégré la complexité de cette histoire familiale.
Si je n’ai pas non plus le tracé des chemins qui ont permis à ma mère d’entrer au cœur de la complexité des rapports « Verne » entre eux, et qu’elle-même ne saurait vraiment sans doute l’expliquer, il se trouve qu’un étrange tour du destin a fait que mes parents me comparaient parfois à lui, à ce grand-père à la trajectoire com- plexe. Si mon père aimait à comparer ma grand-mère Jeanne (née Reboul et dite Maja) 3 à ma mère, j’étais comparé par elle à mon grand-père Michel qu’elle n’avait pourtant et bien évidemment jamais connu. Mon père avait trouvé dans ces deux cas une forte correspondance, que plus tard ma mère avait assimilée et renforcée ici et là, sans doute par la manière dont mon père devait lui parler de ses parents.
Si je dois égrainer rapidement les souvenirs qui confirment ce ressenti, c’est d’abord une séance de photographie dans le salon lors de mes 17 ans où, pris de profil, j’étais comparé à une photo- graphie de mon grand-père Michel au même âge. La ressemblance est assez étonnante, c’est vrai. Plus jeune mon caractère parfois éruptif et « intenable » disait-on, leur faisait dire que j’étais « comme Michel » ; plus âgé, lorsque je dépensais toutes mes éco- nomies sans réfléchir, ou que j’avais du goût pour ce qui coûtait cher ou pour une certaine forme de luxe, j’étais à nouveau rappelé au souvenir de ce grand-père mort depuis bien longtemps.
Ma mère n’ayant connu ni Michel ni Maja, il y a fort à parier qu’elle tenait cette ressemblance des anecdotes que mon père devait alors lui raconter au fil de l’eau. Ironie cependant d’apprendre qu’elle ne connut pas sa belle-mère Maja qui mourut l’année même où mes parents se rencontrèrent. Tout ce que j’en sais ou en comprends vient donc de mon père, car je ne me souviens pas que quiconque d’autre dans la famille me parlât de Michel et Maja : ni mon demi-frère Pierre, ni ma demi-sœur Jacqueline 4, ni mon cousin germain Georges5, ni même ma tante et marraine Fernande6 qui était pourtant une cousine Reboul de Maja, tous nés autour des années 1920.
Ces éclats de mémoire et cette comparaison qui me flattait, m’ont bien évidemment porté à avoir une empathie bien plus grande pour Michel que pour Jules, dont j’avais cent fois entendu des exemples de sa sévérité extrême vis-à-vis de son fils. La vanité de cette répression m’a toujours révolté...