bulletin de la Société Jules Verne


201 Novembre 2020

[ TABLE DES MATIÈRES

1 LA RÉDACTION :
Éditorial
2 M. Richert :
Une lithographie douteuse, enfin identifiée
3
Errata du n°200
4 J. Demerliac :
Rue Jules Verne
21 Ph. Burgaud :
À propos de la goélette Jules Verne Phénix
25 V. Dehs :
"26 oct. 90, assis sur crocodile". Extraits des notes de travail de Jules Verne en quatorze étapes
38 J.C. Bollinger :
Jules Verne et la science d'aujourd'hui - Du Snaeffels au Stromboli, de la géologie à la géocritique
41 V. Dehs :
Vénération et contestation. Poe lu et présenté par Verne
57 Jules Verne :
Edgar Poë et ses œuvres
102 V. Dehs :
Les éditions de Jules Verne
105 Jules. Verne :
Deux lettres à Arvède Barine
110 J.C. Bollinger :
Note de lecture (et billet d'humeur) : Une édition désorganisée d'un voyage organisé par L'Agence Thompson and Co ...
115 H. Levanneur :
Humbug et balivernes. - Une bibliothèque modèle des Voyages extraordinaires
118
Table des illustrations

[ Éditorial

Qu’est-ce que c’est que l’odonymie ? Jean Demerliac l’explique dans la première phrase de son article, puis il l’applique au cas de Jules Verne dans son environnement amiénois – prélude à une recherche plus importante, dont cet article ne donne qu’un avant- goût. Dans un contexte apparenté, Philippe Burgaud nous raconte le triste devenir d’un superbe voilier qui porta à l’origine le nom de Jules Verne mais dut l’abandonner au profit d’un autre – provenant d’un milieu tout différent et bien inattendu.

L’identification des modèles verniens, imaginaires et réels, occupe le centre de ce numéro. Meiko Richert démasque définitivement un portrait faussement attribué à Jules Verne. Volker Dehs, après avoir présenté un choix des notes personnelles de l’écrivain, qui se glissent fréquemment dans ses œuvres romanesques, s’occupe des rapports entre Verne et Edgar Poe. Bien que l’influence du second sur le premier ait souvent été soulignée par la critique vernienne et passe pour un fait généralement admis, on a rarement pris à la lettre et commenté le seul article littéraire de Verne consacré à un confrère. Si le bagage analytique du romancier nous paraît aujourd’hui bien modeste, Dehs se joint à tous ceux qui voient dans cet article – contestations comprises ! – une sorte d’acte de naissance des Voyages extraordinaires.

Jean-Claude Bollinger ajoute une nouvelle pierre à la mosaïque inépuisable, qu’il a intitulée Jules Verne et la science d’aujourd’hui, dans laquelle il aborde quelques aspects géologiques et géocritiques spécifiques au Voyage au centre de la Terre. Dans un second article, il s’interroge sur certaines pratiques éditoriales qui n’hésitent pas à sacrifier le détail (le texte correct de Verne) au tout, comme l’a fait récemment un éditeur en publiant, à grands renforts de publicité, l’œuvre vernienne quasiment complète.

Pour conclure sur un ton riant, Henri Levanneur enrichit notre rubrique Humbug et balivernes par une version complétée de sa « Bibliothèque modèle des Voyages extraordinaires ».

La rédaction

[ Edgar Poë et ses œuvres1


Par Jules Verne



I. École de l’étrange. – Edgard Poë et M. Baudelaire. – Existence misérable du romancier. – Sa mort. – Anne Radcliff [sic]. – Hoffmann et Poë. – Histoires extraordinaires. – Double assassinat dans la rue Morgue. – Curieuse association d’idées. – Interrogatoire des témoins. – L’auteur du crime. – Le marin maltais.


Voici, mes chers lecteurs, un romancier américain de haute réputation ; vous connaissez son nom, beaucoup sans doute, mais peu ses ouvrages. Permettez-moi donc de vous raconter l’homme et son œuvre ; ils occupent tous les deux une place importante dans l’histoire de l’imagination, car Poë a créé un genre à part, ne procédant que de lui-même, et dont il me paraît avoir emporté le secret ; on peut le dire le chef de l’École de l’étrange ; il a reculé les limites de l’impossible ; il aura des imitateurs. Ceux-ci tentent d’aller au delà, d’exagérer sa manière ; mais plus d’un croira le surpasser, qui ne l’égalera même pas.

Je vous dirai tout d’abord qu’un critique français, M. Charles Baudelaire, a écrit, en tête de sa traduction des œuvres d’Edgard Poë, une préface non moins étrange que l’ouvrage lui-même2. Peut-être cette préface exigerait-elle à son tour quelques commentaires explicatifs. Quoi qu’il en soit, on en a parlé dans le monde des lettres ; on l’a remarquée, et avec raison : M. Charles Baudelaire était digne d’expliquer l’auteur américain à sa façon, et je ne souhaiterais pas à l’auteur français d’autre commentateur de ses œuvres présentes et futures qu’un nouvel Edgard Poë. À charge de revanche ; ils sont tous les deux faits pour se comprendre. D’ailleurs, la traduction de M. Baudelaire est excellente, et je lui emprunterai les passages cités dans ce présent article.

Je ne tenterai pas de vous expliquer l’inexplicable, l’insaisissable, l’impossible produit d’une imagination que Poë portait parfois jusqu’au délire ; mais nous suivrons celui-ci pas à pas ; je vous raconterai ses plus curieuses nouvelles, avec force citations ; je vous montrerai comment il procède, et à quel endroit sensible de l’humanité il frappe, pour en tirer ses plus étranges effets.

Edgard Poë naquit en 1813 à Baltimore, en pleine Amérique, au milieu de la nation la plus positive du monde. Sa famille, depuis longtemps haut placée, dégénéra singulièrement en arrivant jusqu’à lui ; si son grand-père s’illustra dans la guerre d’indépendance en qualité de quartier-maître général auprès de la Fayette, son père mourut, misérable comédien, dans le plus complet dénûment3.

Un monsieur Allan, négociant à Baltimore, adopta le jeune Edgard, et le fit voyager en Angleterre, en Irlande, en Écosse ; Edgard Poë ne semble pas avoir visité Paris, dont il décrit inexactement certaines rues dans l’une de ses Nouvelles.

Revenu à Richmond en 1822, il continua son éducation ; il montra de singulières aptitudes en physique et en mathématiques. Sa conduite dissipée le fit chasser de l’Université de Charlottesville, et même de sa famille adoptive ; il partit alors pour la Grèce, au moment de cette guerre qui ne paraît avoir été faite que pour la plus grande gloire de lord Byron. Nous remarquons en passant que Poë était un remarquable nageur, comme le poëte anglais, sans vouloir tirer aucune déduction de ce rapprochement4.

Edgar Poë passa de Grèce en Russie, arriva jusqu’à Saint-Pétersbourg, fut compromis dans certaines affaires dont nous ne connaissons pas le secret, et revint en Amérique, où il entra dans une École militaire. Son tempérament indisciplinable l’en fit bientôt expulser ; il goûta de la misère alors, et de la misère américaine, la plus effroyable de toutes ; on le voit se livrer, pour vivre, à des travaux littéraires ; il gagne heureusement deux prix fondés par une Revue pour le meilleur conte et le meilleur poëme, et devient enfin directeur du Southern litterary [sic] Messenger. Le journal prospère, grâce à lui ; une sorte d’aisance factice en résulte pour le romancier, qui épouse Virginia Clemm, sa cousine.

Deux ans après, il se brouillait avec le propriétaire de son journal ; il faut dire que le malheureux Poë demandait souvent à l’ivresse de l’eau-de-vie ses plus étranges inspirations ; sa santé s’altérait peu à peu ; passons vite sur ces moments de misère, de luttes, de succès, de désespoir, du romancier soutenu par sa pauvre femme et surtout par sa belle-mère, qui l’aima comme un fils jusqu’au delà du tombeau, et disons qu’à la suite d’une séance dans une taverne de Baltimore, le 6 octobre 1849, un corps fut trouvé sur la voie publique, le corps d’Edgard Poë ; le malheureux respirait encore ; il fut transporté à l’hôpital ; le delirium tremens le prit, et il mourut le lendemain, à peine âgé de trente-six ans.

Voici la vie de l’homme, voyons l’œuvre maintenant ; je laisserai de côté le journaliste, le philosophe, le critique, pour m’attacher au romancier ; c’est dans la nouvelle, c’est dans l’histoire, c’est dans le roman, en effet, qu’éclate toute l’étrangeté du génie d’Edgard Poë.

On a pu quelquefois le comparer à deux auteurs, l’un anglais, Anne Radcliff [sic], l’autre allemand, Hoffmann5 ; mais Anne Radcliff a exploité le genre terrible, qui s’explique toujours par des causes naturelles ; Hoffmann a fait du fantastique pur, que nulle raison physique ne peut accorder ; il n’en est pas ainsi de Poë ; ses personnages peuvent exister à la rigueur ; ils sont éminemment humains, doués toutefois d’une sensibilité surexcitée, supra-nerveuse, individus d’exception, galvanisés pour ainsi dire, comme seraient des gens auxquels on ferait respirer un air plus chargé d’oxygène, et dont la vie ne serait qu’une active combustion6. S’ils ne sont pas fous, les personnages de Poë doivent évidemment le devenir pour avoir abusé de leur cerveau, comme d’autres abusent des liqueurs fortes ; ils poussent à leur dernière limite l’esprit de réflexion et de déduction ; ce sont les plus terribles analystes que je connaisse, et, partant d’un fait insignifiant, ils arrivent à la vérité absolue.

J’essaye de les définir, de les peindre, de les délimiter, et je n’y parviens guère, car ils échappent au pinceau, au compas, à la définition ; il vaut mieux, chers lecteurs, les montrer dans l’exercice de leurs fonctions presque surhumaines. C’est ce que je vais faire.

Des œuvres d’Edgard Poë, nous possédons deux volumes d’Histoires extraordinaires, traduites par M. Charles Baudelaire ; [illus.22] les Contes inédits, traduits par William Hughes7 [illus. 23], et un roman intitulé : Aventures d’Arthur Gordon Pym [illus. 30]. Je vais faire dans ces divers recueils le choix le plus propre à vous intéresser, et j’y parviendrai sans peine, puisque je laisserai la plupart du temps Poë parler lui-même. Veuillez donc l’écouter de confiance.

J’ai à vous offrir d’abord trois nouvelles dans lesquelles l’esprit d’analyse et de déduction atteint les dernières limites de l’intelligence. Il s’agit du Double assassinat dans la rue Morgue, de la Lettre volée, et du Scarabée d’or.

Voici la première de ces trois histoires, et comment Edgard Poë prépare le lecteur à cet étrange récit :

Après de curieuses observations, par lesquelles il prouve que l’homme vraiment imaginatif n’est jamais autre chose qu’un analyste, il met en scène un ami à lui, Auguste Dupin, avec lequel il demeurait à Paris dans une partie reculée et solitaire du faubourg Saint-Germain.

« Mon ami, dit-il, avait une bizarrerie d’humeur, car comment définir cela ? – c’était d’aimer la nuit pour l’amour de la nuit ; la nuit était sa passion ; – et je tombai moi-même tranquillement dans cette bizarrerie, comme dans toutes les autres qui lui étaient propres, me laissant aller au courant de ses étranges originalités avec un parfait abandon. La noire divinité ne pouvait pas toujours demeurer avec nous : mais nous en faisions la contrefaçon. Au pre- mier point du jour, nous fermions tous les lourds volets de notre masure, nous allumions une [sic] couple de bougies fortement parfumées, qui ne jetaient que des rayons très-faibles et très-pâles. Au sein de cette débile clarté, nous livrions chacun notre âme à ses rêves, nous lisions, nous écrivions, ou nous causions, jusqu’à ce que la pendule nous avertît du retour de la véritable obscurité. Alors, nous nous échappions à travers les rues, bras dessus bras dessous, continuant la conversation du jour, rôdant au hasard jusqu’à une heure très-avancée, et cherchant à travers les lumières désordonnées de la populeuse cité ces innombrables excitations spirituelles que l’étude paisible ne peut pas donner...

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Couverture des Éditions à l'écart (1978) Dessin de F. bousseau. Coll. Dehs

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