Le billet d’Alcide

Par Jean Demerliac


[ Jules Verne sur Fond-de-Gras

Si on lisait plus attentivement Jules Verne, on saurait qu’il a consacré une part somme toute assez limitée de son talent à écrire des prophéties ou des anticipations des mondes futurs, d’où l’avantage de ne pas le lire de trop près, ce qui permet de lui prêter toutes sortes de visions « aveniristes », pour reprendre un terme de Villiers de L’Isle-Adam dans la couleur de l’époque. Plus qu’une idée reçue, l’avenirisme vernien est une figure de style, un topos de toute rhétorique moderniste et futurologique. Pour cette seule dernière semaine du mois de septembre, on pouvait ainsi découvrir dans Le Parisien « le pari fou » (un village sur la Lune) « qui aurait émerveillé Jules Verne », dans La Tribune « les souhaits de Marlon Brando et du capitaine Nemo exaucés » (un climatiseur à base d’eau de mer) ou dans Capital les « surprises du futur que même Jules Verne n’aurait pas imaginé » (les transports du futur). Il n’y a pourtant pas unanimité sur la question de savoir si Jules Verne nous promène vraiment sur les routes du futur ou si, au contraire, ces routes sont les routes du passé ou du « futur d’un certain passé », même si tout le monde s’accorde à dire qu’il a vécu dans un monde et un temps très différent de celui du commun des mortels.

Ainsi, au même moment où certains buvaient leur petit bol quotidien de futur, d’autres — 7000 tout au moins — montaient dans d’authentiques trains à vapeur pour un voyage vers le futur du passé, en l’occurrence une convention steampunk dans la petite vallée minière de Fond-de-Gras. Pendant trois jours, cet ancien site industriel du sud du Luxembourg s’est transformé en « monde de Jules Verne » (Luxemburger Wort) ou en « univers “à la Jules Verne” » (L’Essentiel) ou en « monde, que n’aurait pas renié Jules Verne » (Républicain Lorrain). Noter que les rails et autoroutes du passé connaissaient quelques problèmes d’encombrement aux États-Unis cette semaine, puisque quatre autres conventions steampunk s’y déroulaient simultanément, à Lockport dans le comté du Niagara), à Athens dans l’Ohio, à Springfield dans le Vermont et à Hannibal dans le Missouri. À ce propos, on se souvient par quels ingénieux procédés Phileas Fogg avait réussi à voyager 24 heures dans le passé, à l’aide de ces mêmes trains à vapeurs et steamers qu’empruntent nos fandoms costumés, mais en allant toujours vers l’est et en accumulant les décalages horaires. Tout cela est complètement dépassé et on va aujourd’hui beaucoup plus loin et beaucoup plus vite dans le passé que par le passé. Cette semaine, nos fandoms auront eu ainsi le plaisir de recevoir l’invitation du British Horological Institute Museum de Newark (Nottinghamshire) pour leur « Fall Back Show » le 30 du mois prochain. Une occasion à ne pas manquer, puisque le musée présentera tout spécialement, en sus des collections de montres et d’horloges qui ont fait sa renommée, ces mécanismes cuivrés particuliers qui ornent les costumes des steamers qui permettent d’inverser la course des aiguilles du temps et de catapulter instantanément n’importe quel quidam en pleine époque victorienne. Luc Nothum, opticien à Bascharage, mais qui n’est autre que « Allan J. Wells » dans le monde à la Jules Verne, l’a d’ailleurs très bien expliqué  : « J’ai un chapeau relié à mon cerveau, qui traduit mes pensées et me permet de faire voyager les gens dans le temps ». Voilà ce qui s’appelle travailler du chapeau et ils étaient tous un peu comme ça à Fond-de-Gras cette semaine, tous « tombés » ici et là dans le « temps victorien » et contents de « retrouver des gens qui ont la même vision des choses ».

Qu’est-ce donc exactement que ce « monde à la Jules Verne » ? Selon un rédacteur de L’Essentiel, il s’agirait d’« un monde gouverné par les machines à vapeur et où l'électricité n'a pas sa place ». Telle est aussi l’opinion d’Oliver Kayser, jeune steamer luxembourgeois pour qui « le steampunk, c'est un mouvement inspiré par Jules Verne et par l'époque victorienne. Tout fonctionne à la vapeur ». « L’électricité a perdu la bataille et tout fonctionne à la vapeur », martèle encore L’Essentiel, mais tempête à juste titre un certain AmNekoChan dans la zone de commentaires de l’article : « où est-ce-que vous avez vu qu'il n'y a pas d'électricité dans le Steampunk ? ! » C’est que l’enjeu n’est pas mince car si Jules Verne a bien prophétisé quelque chose, c’est l’ère de l’électricité, d’Edison et la fin du règne de la vapeur (et des ballons). Il a lui aussi évolué  ! Donc, enlevez l’électricité et le peuple des fandoms perd son dieu ou sa divinité tutélaire et tout ce monde « à la Jules Verne » se casse, s’évapore ou pire, devient un monde « à la on-ne-sait-quoi ». Notre vaporiste avait donc donc de très bonnes raisons de se montrer chatouilleux sur la question de l’électricité. Par contraste, admirez cette définition parfaitement pesée du Quotidien du Luxembourg : «  Le steampunk est un univers singulier où la vapeur serait restée la technologie privilégiée à la fin du XIXe ou début XXe siècle tout en s’accommodant de la présence de l’électricité ».

C’est entendu, l’électricité est le point faible du système, d’une trinité dont les deux seuls sommets qui comptent sont la vapeur et la robe victorienne, car contrairement aux idées que l’on prête parfois – bien à tort, bien sûr – au monde de Jules Verne, le « monde à la Jules Verne » qui est un peu différent (nous verrons un peu plus loin pourquoi) connaît, lui, la robe victorienne et la division sexuelle. « J’ai toujours aimé les trains, tout ce qui est mécanique, grand, bruyant, qui sent l’huile », déclare ainsi l’homme au cerveau relié à son chapeau, alors qu’une steameuse venue de Chartres pour montrer sa robe victorienne confesse : « Mon mari est plus porté sur les machines à vapeur ». « J’ai tout de suite aimé l’époque, la courtoisie et la politesse qui va avec  » nous déclare cette autre steameuse, une « pirate steam » dont la robe est serrée par une ceinture d’où pendent des pièces de monnaie et des poignards. Quoi ? Pas vernienne sa robe ? Pas vernien ce tromblon de plasma, ces monocles, lunettes d’aviateur, faux yeux bioniques et masques à gaz ? Pas vernien ce serre-taille à lacet, ce brassard avec fioles, cette ceinture à engrenage ? Si, complètement verniens car la mode s’est transformée depuis la mort de l’écrivain, tout comme son monde qui est devenu « à la Jules Verne ».

Tous ces élégants atours et accessoires pouvaient se trouver sur le « marché victorien », alors que s’affrontaient sur des podiums des vaporistes dans des « duels de thé ». Mais par la sainte barbe de Jules Verne, en quoi consistent donc ces combats ? C’est très simple, assis à table, face à face, les adversaires doivent tremper les deux tiers d’un biscuit anglais dans leur tasse de thé, puis tenir le biscuit à la verticale le plus longtemps possible, sans qu’il ne s’effondre. Le plus flegmatique gagne. Avouons qu’il fallait y penser et que ce monde à défaut d’être le « monde de Jules Verne », est un « monde qui aurait pu faire sourire Jules Verne ». Et oui, pourquoi bouder ? Les routines d’équilibre et d’électro pop de John Happi, les clowns Zappi & Max (du nom de Zappy Max – Jacques Doucet – l’illustrissime radio animateur de Quitte ou double, du Crochet radiophonique et de C’est parti mon Zappy), les numéros de force de Georges Christen, l’« homme le plus fort du monde » qui plie des clous et déchire des annuaires de téléphone à mains nues et tire des trains, des bateaux et des avions avec les dents, tout ça, c’est du Jules Verne !

Orbi

Lakis Proguidis

[ L'Atelier du roman - Appel à texte

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bulletin de la société jules verne

193 Décembre 2016

[ À propos de la paternité de L'Éternel Adam

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Par Jean Demerliac


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Si on lisait plus attentivement Jules Verne, on saurait qu’il a consacré une part somme toute assez limitée de son talent à écrire des prophéties ou des anticipations des mondes futurs, d’où l’avantage de ne pas le lire de trop près, ce qui permet de lui prêter toutes sortes de visions « aveniristes », pour reprendre un terme de Villiers de L’Isle-Adam dans la couleur de l’époque. Plus qu’une idée reçue, l’avenirisme vernien est une figure de style, un topos de toute rhétorique moderniste et futurologique. Pour cette seule dernière semaine du mois de septembre, on pouvait ainsi découvrir dans Le Parisien « le pari fou » (un village sur la Lune) « qui aurait émerveillé Jules Verne », dans La Tribune « les souhaits de Marlon Brando et du capitaine Nemo exaucés » (un climatiseur à base d’eau de mer) ou dans Capital les « surprises du futur que même Jules Verne n’aurait pas imaginé » (les transports du futur). Il n’y a pourtant pas unanimité sur la question de savoir si Jules Verne nous promène vraiment sur les routes du futur ou si, au contraire, ces routes sont les routes du passé ou du « futur d’un certain passé », même si tout le monde s’accorde à dire qu’il a vécu dans un monde et un temps très différent de celui du commun des mortels.

Ainsi, au même moment où certains buvaient leur petit bol quotidien de futur, d’autres — 7000 tout au moins — montaient dans d’authentiques trains à vapeur pour un voyage vers le futur du passé, en l’occurrence une convention steampunk dans la petite vallée minière de Fond-de-Gras. Pendant trois jours, cet ancien site industriel du sud du Luxembourg s’est transformé en « monde de Jules Verne » (Luxemburger Wort) ou en « univers “à la Jules Verne” » (L’Essentiel) ou en « monde, que n’aurait pas renié Jules Verne » (Républicain Lorrain). Noter que les rails et autoroutes du passé connaissaient quelques problèmes d’encombrement aux États-Unis cette semaine, puisque quatre autres conventions steampunk s’y déroulaient simultanément, à Lockport dans le comté du Niagara), à Athens dans l’Ohio, à Springfield dans le Vermont et à Hannibal dans le Missouri. À ce propos, on se souvient par quels ingénieux procédés Phileas Fogg avait réussi à voyager 24 heures dans le passé, à l’aide de ces mêmes trains à vapeurs et steamers qu’empruntent nos fandoms costumés, mais en allant toujours vers l’est et en accumulant les décalages horaires. Tout cela est complètement dépassé et on va aujourd’hui beaucoup plus loin et beaucoup plus vite dans le passé que par le passé. Cette semaine, nos fandoms auront eu ainsi le plaisir de recevoir l’invitation du British Horological Institute Museum de Newark (Nottinghamshire) pour leur « Fall Back Show » le 30 du mois prochain. Une occasion à ne pas manquer, puisque le musée présentera tout spécialement, en sus des collections de montres et d’horloges qui ont fait sa renommée, ces mécanismes cuivrés particuliers qui ornent les costumes des steamers qui permettent d’inverser la course des aiguilles du temps et de catapulter instantanément n’importe quel quidam en pleine époque victorienne. Luc Nothum, opticien à Bascharage, mais qui n’est autre que « Allan J. Wells » dans le monde à la Jules Verne, l’a d’ailleurs très bien expliqué  : « J’ai un chapeau relié à mon cerveau, qui traduit mes pensées et me permet de faire voyager les gens dans le temps ». Voilà ce qui s’appelle travailler du chapeau et ils étaient tous un peu comme ça à Fond-de-Gras cette semaine, tous « tombés » ici et là dans le « temps victorien » et contents de « retrouver des gens qui ont la même vision des choses ».

Qu’est-ce donc exactement que ce « monde à la Jules Verne » ? Selon un rédacteur de L’Essentiel, il s’agirait d’« un monde gouverné par les machines à vapeur et où l'électricité n'a pas sa place ». Telle est aussi l’opinion d’Oliver Kayser, jeune steamer luxembourgeois pour qui « le steampunk, c'est un mouvement inspiré par Jules Verne et par l'époque victorienne. Tout fonctionne à la vapeur ». « L’électricité a perdu la bataille et tout fonctionne à la vapeur », martèle encore L’Essentiel, mais tempête à juste titre un certain AmNekoChan dans la zone de commentaires de l’article : « où est-ce-que vous avez vu qu'il n'y a pas d'électricité dans le Steampunk ? ! » C’est que l’enjeu n’est pas mince car si Jules Verne a bien prophétisé quelque chose, c’est l’ère de l’électricité, d’Edison et la fin du règne de la vapeur (et des ballons). Il a lui aussi évolué  ! Donc, enlevez l’électricité et le peuple des fandoms perd son dieu ou sa divinité tutélaire et tout ce monde « à la Jules Verne » se casse, s’évapore ou pire, devient un monde « à la on-ne-sait-quoi ». Notre vaporiste avait donc donc de très bonnes raisons de se montrer chatouilleux sur la question de l’électricité. Par contraste, admirez cette définition parfaitement pesée du Quotidien du Luxembourg : «  Le steampunk est un univers singulier où la vapeur serait restée la technologie privilégiée à la fin du XIXe ou début XXe siècle tout en s’accommodant de la présence de l’électricité ».

C’est entendu, l’électricité est le point faible du système, d’une trinité dont les deux seuls sommets qui comptent sont la vapeur et la robe victorienne, car contrairement aux idées que l’on prête parfois – bien à tort, bien sûr – au monde de Jules Verne, le « monde à la Jules Verne » qui est un peu différent (nous verrons un peu plus loin pourquoi) connaît, lui, la robe victorienne et la division sexuelle. « J’ai toujours aimé les trains, tout ce qui est mécanique, grand, bruyant, qui sent l’huile », déclare ainsi l’homme au cerveau relié à son chapeau, alors qu’une steameuse venue de Chartres pour montrer sa robe victorienne confesse : « Mon mari est plus porté sur les machines à vapeur ». « J’ai tout de suite aimé l’époque, la courtoisie et la politesse qui va avec  » nous déclare cette autre steameuse, une « pirate steam » dont la robe est serrée par une ceinture d’où pendent des pièces de monnaie et des poignards. Quoi ? Pas vernienne sa robe ? Pas vernien ce tromblon de plasma, ces monocles, lunettes d’aviateur, faux yeux bioniques et masques à gaz ? Pas vernien ce serre-taille à lacet, ce brassard avec fioles, cette ceinture à engrenage ? Si, complètement verniens car la mode s’est transformée depuis la mort de l’écrivain, tout comme son monde qui est devenu « à la Jules Verne ».

Tous ces élégants atours et accessoires pouvaient se trouver sur le « marché victorien », alors que s’affrontaient sur des podiums des vaporistes dans des « duels de thé ». Mais par la sainte barbe de Jules Verne, en quoi consistent donc ces combats ? C’est très simple, assis à table, face à face, les adversaires doivent tremper les deux tiers d’un biscuit anglais dans leur tasse de thé, puis tenir le biscuit à la verticale le plus longtemps possible, sans qu’il ne s’effondre. Le plus flegmatique gagne. Avouons qu’il fallait y penser et que ce monde à défaut d’être le « monde de Jules Verne », est un « monde qui aurait pu faire sourire Jules Verne ». Et oui, pourquoi bouder ? Les routines d’équilibre et d’électro pop de John Happi, les clowns Zappi & Max (du nom de Zappy Max – Jacques Doucet – l’illustrissime radio animateur de Quitte ou double, du Crochet radiophonique et de C’est parti mon Zappy), les numéros de force de Georges Christen, l’« homme le plus fort du monde » qui plie des clous et déchire des annuaires de téléphone à mains nues et tire des trains, des bateaux et des avions avec les dents, tout ça, c’est du Jules Verne !

Orbi

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