bulletin de la Société Jules Verne


193 Décembre 2016

[ TABLE DES MATIÈRES

Page 1 LA RÉDACTION :
Éditorial
Page 2 M. ISHIBASHI :
Michel Butor tel que je l’imagine
Page 7 LA RÉDACTION :
Actualités
Page 8 J. CROVISIER :
Les cousins Garcet et leur famille
Page 26 J. NOIRAY :
Un troisième volume de Jules Verne à la Pléiade
Page 31 J.M. MARGOT :
Le prêtre de Jules Verne en anglais
Page 36 D. COMPÈRE :
Jules Verne: génétique et poétique: une thèse de Philippe Scheinhardt
Page 39 L. SUDRET :
Femme d’un homosexuel célèbre
Page 47 Ph.BURGAUD :
Enfin: la vrai biographie de Jules Verne et de son ami André Nemo!
Page 52 M.H. HUET :
Note sur la traduction
Page 53 B. LESSING :
Récit d’une découverte de manuscrits (1928)
Page 54 J. VERNE (?) :
Résoudre par l’imagination les questions que se pose l’esprit
Page 60 P. GONDOLO della RIVA
À propos de la paternité de L’Éternel Adam
Page 68 V. DEHS :
Notes complémentaires sur Édom
Page 77 P. BOUYER :
Incipit des œuvres de Jules Verne. Un quizz
Page 81
Table des illustrations
Page 83
Table des matière 2016, n°191 à 193

[ Éditorial

Avant d’aborder dans le prochain numéro avec Amiens la dernière étape dans notre circuit à travers la biographie vernienne, le numéro actuel s’arrête à Provins où Jacques Crovisier a fait des recherches sur la famille Garcet. Ses résultats sur les trois cousins de Jules Verne, dont deux étaient jusqu’à présent passé inaperçus, ainsi que sur leur père ajoutent de surprenantes informations à la biographie vernienne...

La deuxième partie est consacrée des publications sur Jules Verne et son œuvre, les unes tout récentes, les autres injustement oubliées. Nous sommes heureux de saluer parmi les auteurs de ces comptes rendus des noms réputés de la critique vernienne tels que Daniel Compère et Jacques Noiray et espérons que leur collaboration avec notre revue se poursuivra.

Pour fêter en 1991 le 100e numéro du Bulletin, nous avions publié la nouvelle L’Éternel Adam à laquelle fut rendu son titre primitif, Édom. À l’époque, les auteurs Olivier Dumas et Christian Porcq avaient cru pouvoir attribuer définitivement cette œuvre à Jules Verne ; aujourd’hui, à la lumière de nouveaux faits et en examinant le manuscrit de la nouvelle, Piero Gondolo de la Riva et Volker Dehs présentent leurs arguments en faveur de la paternité littéraire de Michel Verne.

À son tour, Marie-Hélène Huet, commente et traduit pour la première en français un article (apocryphe ?) de Jules Verne, qui avait été publié aux États-Unis en 1928, sur la puissance de l’imagination.

Pour finir, Patrick Bouyer nous permet de renouer avec la dimension ludique en proposant aux lecteurs un quizz sur les incipit de Jules Verne. À suivre…
La rédaction.

[ À propos de la paternité de L'Éternel Adam


Par Piero Gondolo della Riva


Depuis plusieurs décennies la critique vernienne (et les lecteurs) ont remarqué que la nouvelle L’Éternel Adam (intitulée d’abord Édom) semble être très différente des Voyages extraordinaires ou même contraire à leur esprit. En 1949, déjà, dans sa célèbre étude sur Jules Verne, Michel Butor avait affirmé, à propos de cette nouvelle, que « [p]our le lecteur non prévenu, rien ne pourra sembler plus contraire à la plus grande partie des ‘voyages’ » même s’il avait conclu en disant que « tous les éléments qui y sont mis en œuvre, sont longuement annoncés dans d’autres ouvrages [...] »1.Toutefois, en 1949 on ne connaissait pas encore le rôle du fils de l’écrivain dans la composition ou dans le remaniement de certaines œuvres signées « Jules Verne » du vivant de ce dernier (La Journée d’un journaliste américain en 2889) ou après sa mort (toutes les œuvres posthumes parues jusqu’en 1919).

En 1973, Simone Vierne, qui avait vu (comme moi) le manuscrit de ce récit chez Jean Jules-Verne, affirma : « Nous avons pu consulter le manuscrit, de la main de Jules Verne, ce qui authentifie ce texte étrange. La date de composition est difficile à déterminer. L’écriture, un peu déformée, fait penser que la nouvelle remonte à 1901, au plus tôt, année où Jules Verne commence à souffrir de la cataracte et se plaint d’y voir mal »2.

Personnellement, ainsi qu’on le verra plus loin, j’ai essayé de trancher la question en 1978, mais une partie de la critique vernienne n’a pas été d’accord avec ma thèse, selon laquelle il s’agirait, sans aucun doute, d’une œuvre entièrement imaginée et composée par Michel. En particulier, en 1991, le n° 100 de notre Bulletin, consacré à Édom, a publié des articles d’Olivier Dumas et de Christian Porcq3 qui soulèvent la question de la paternité de ce récit (Jules ou Michel?). Si Dumas, d’une part, affirme que « nous pouvons rendre à Jules Verne la paternité de son œuvre », Christian Porcq, d’autre part, est plus prudent et déclare ne pas avoir l’intention de trancher la question.


Le problème principal est, à mon avis, celui de savoir si le manuscrit original d’Édom existe et où il se trouve. Ainsi que je l’ai déjà dit, j’ai eu la chance de voir ce manuscrit en juillet 1970 à Toulon, chez Jean Jules-Verne. Il me montra tous les précieux manuscrits de son grand-père qu’il possédait y compris celui d’Édom, qui aurait dû faire partie plus tard (après la mort de Jean Jules-Verne en 1980) du lot que les héritiers Verne ont cédé à la Ville de Nantes. Toutefois, ainsi qu’on peut le constater en examinant l’inventaire publié4, il ne fut jamais livré.

Quelques années plus tard j’étais, en Provence, l’invité du docteur Georges Verne (1922-2003), le fils de Michel (1885-1960), frère de Jean. À cette occasion je découvris avec surprise que le manuscrit d’Édom était encore entre ses mains. Georges Verne voulut généreusement m’en donner une photocopie que je garde toujours, évidemment, et dont nous reproduisons ici deux pages (illus. 16 et 17). Il me déclara qu’il n’avait pas voulu livrer à la Ville de Nantes le manuscrit d’un récit si passionnant. Je suppose qu’après sa mort ce document soit resté entre les mains de ses héritiers, mais je n’en sais plus rien.

J’avais déjà remarqué, en 1970, à Toulon, que presque tous les manuscrits des œuvres posthumes (remaniées par Michel Verne) étaient en partie de la main de Jules Verne et en partie (parfois plusieurs chapitres) de la main de Michel ou dactylographiés. Cela était vrai pour Le Volcan d’or, La Chasse au météore, Le Beau Danube jaune, En Magellanie et Le Secret de Wilhelm Storitz. Quant à L’Agence Thompson and C° et à Édom, les manuscrits existants étaient entièrement de la main de Michel Verne.

En 1976-77 j’achetai à Sèvres, chez les descendants d’Hetzel, les copies dactylographiées des manuscrits originaux des œuvres posthumes de Jules Verne. Ces copies, exécutées entre 1905 et 1906, étaient destinées à permettre à Hetzel fils de se rendre compte de la valeur et de l’intérêt des œuvres posthumes et portaient parfois la mention « texte original »5. Elles correspondaient parfaitement aux textes des manuscrits originaux de Jules Verne que j’avais vus à Toulon en 1970. Toutefois, les copies dactylographiées des manuscrits de L’Agence Thompson and C° et d’Édom n’y étaient pas.

En 1978, je publiai le résultat de mes recherches dans un long article paru dans la revue Europe6. Dans cet article, j’attribuais à Michel la paternité des deux œuvres (Agence Thompson et Édom) dont le manuscrit (même partiel) de la main de Jules Verne n’existait pas. À cette époque-là on ne connaissait pas encore la correspondance (toujours inédite, mais dont la publication est en préparation) entre Jules et Michel Verne, correspondance qui a fait partie, plus tard, de ma collection personnelle, et qui se trouve aujourd’hui à la Bibliothèque d’Amiens. Grâce à cette correspondance, nous savons maintenant que L’Agence Thompson a été écrite totalement par Michel sous la direction de son père7. Quant à Édom, un autre élément me fait croire à la paternité de Michel : le fait que, dans la très riche correspondance entre Jules Verne et les éditeurs Hetzel (père et fils), on ne fait jamais allusion à ce récit, pas même quand l’écrivain propose tous les vieux récits dont il dispose destinés à être publiés comme appendice des romans trop courts ou dans des recueils de nouvelles. Voir, à ce sujet, un article d’Olivier Dumas dans lequel il donne la liste des titres proposés à Hetzel fils en 1890 et en 18938. Édom n’apparaît jamais. Par conséquent, si Thompson est une œuvre de Michel, il est tout-à-fait normal qu’un manuscrit de la main de Jules et sa copie dactylogra- phiée n’existent pas. Il en est de même, à mon avis, d’Édom.

Je pense que cet extraordinaire récit est un des textes que Michel (que je considère comme un grand écrivain) composa tout seul, en le faisant, peut-être, lire à son père (qui pouvait ne pas l’aimer).

Quant aux recherches d’Olivier Dumas à ce propos, il faut remarquer que ce grand spécialiste vernien semble détester Michel et vouloir démontrer coûte que coûte qu’une belle œuvre comme Édom doit être de la main de Jules. Dans l’article cité plus haut (« Les Avatars d’Édom ») il annonce la découverte des épreuves de cette nouvelle, corrigées par le correcteur Ganderax et envoyées à La Revue de Paris, et affirme, encore une fois, qu’il s’agit d’un texte de Jules, recopié plus tard par Michel en vue de l’édition pré-originale9 et originale. Il ne suffit pas de remarquer que Ganderax a modifié certaines expressions du texte qui lui avait été livré pour affirmer que ce texte avait été forcément écrit par Jules. Ganderax pouvait très bien corriger ce qui ne lui plaisait pas, fût-ce de Jules ou de Michel. D’ailleurs, Dumas arrive à affirmer que Jules Verne avait écrit cette nouvelle en 1896 (à l’âge de 68 ans) du moment que le narrateur de la nouvelle a 68 ans quand il commence son récit ! D’autre part, Dumas est obligé de remarquer que certains passages (par exemple celui concernant les groupes électrogènes) « supposent une réécriture plus tardive, vers 1903 » ! En réalité, les groupes électrogènes ne sont apparus en France qu’en 190610 !

Michel avait un véritable culte des manuscrits de son père : il les conservait précieusement dans des emboîtages (qu’il avait fait fabriquer et qui se trouvent aujourd’hui à la Bibliothèque de Nantes) dans lesquels il conservait soit le manuscrit original de son père soit les pages (manuscrites ou dactylographiées) qu’il avait rajoutées. Ce qu’il ne fit pas seulement dans deux cas : pour L’Agence Thompson and C° et pour Édom.

Examinons maintenant le manuscrit dont je possède la précieuse photocopie : il est formé par 50 pages (numérotées de 1 à 50) sur papier blanc (cm 28 x 18 environ) plus une page non numérotée sur papier quadrillé. L’écriture est sans aucun doute exclusivement celle de Michel. Il suffit, d’ailleurs, de la comparer avec ses lettres autographes ou avec les manuscrits des œuvres posthumes remaniés par lui pour en avoir la certitude. Il s’agit certainement d’un premier jet puisqu’il comporte d’innombrables ratures et rajouts.

Le texte est évidemment antérieur aux corrections de Ganderax et correspond à cent pour cent à celui des épreuves publiées dans le BSJV n° 100 (sans tenir compte des ratures). Par exemple, La Revue de Paris et les éditions Hetzel comportent le passage suivant :

Un peu moins de huit siècles, en effet, avant le jour où le zartog Sofr suivait la principale rue de Basidra, l’humanité s’était trouvée prête pour les vastes convulsions.

Michel avait d’abord écrit :

Un peu plus de sept [raturé et remplacé par : moins de huit] siècles avant le jour où le Zartog Sophr [sic] suivait la principale rue de Basidra, l’humanité s’était trouvée mûre pour les convulsions de vaste envergure.

Mais auparavant il avait écrit : « mûre pour la parfaite félicité ». Le nombre imposant de corrections et de ratures faites par Michel lui-même, bien avant les corrections voulues par Ganderax, prouve une fois pour toutes qu’il ne s’agit pas, comme le prétend Olivier Dumas, de la copie d’un manuscrit (qui serait aujourd’hui perdu) de Jules, et que j’aurais eu la naïveté de prendre pour un original, mais d’un premier jet auquel Michel a dû travailler longtemps et sur lequel il a longuement réfléchi. Un manuscrit qui mériterait, par conséquent, d’être publié, avec une étude détaillée de toutes les corrections et de toutes les ratures, souvent très difficiles à déchiffrer. Il me paraît évident que Michel doit avoir conservé chez lui ce premier manuscrit, ayant confié à la Revue de Paris et à Hetzel (pour les éditions de Hier et demain) des copies plus présentables.

Les épreuves corrigées par Ganderax, l’édition pré-originale et les éditions Hetzel contiennent une note signée « M.J.V. » (Michel Jules-Verne) qui ne figure pas dans le manuscrit dont il est question ici. Michel Verne avait d’abord écrit (ainsi qu’on peut le déduire de la lecture des épreuves avant les corrections de Ganderax) :

Pour poursuivre la lecture, commander

Manuscrit de EDOM . D’après photocopie.
(Collection Gondolo della Riva)

bulletin de la société jules verne

192 Août 2016

[ Un briseur de tabous hollywoodiens, Jules Verne

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