bulletin de la Société Jules Verne


182 Avril 2013

[ Table des Matières

Éditorial (p. 1) - Piero GONDOLO della RIVA : Trente ans d’amitié avec un grand collectionneur (p. 2) - In memoriam Jacques Goimard et Alain Froidefond (p. 3) - Actualités (p. 3) - Isabelle GUILLAUME : Du Tour du monde d’Édouard Charton au Tour du monde en quatre-vingts jours (p. 4-13) - Jean-Yves PAUMIER : L’origine des « 80 jours » (p. 14-25) - Bernard PETIT : À la découverte du Tour du monde - Où Jules Verne vient en aide à une ouvreuse (p. 26-28) - Jules VERNE: Lettre à Larochelle (18 octobre 1877) (p. 29-30) - Volker DEHS: À propos d’une communication (p. 31-32) - Jules VERNE: Les Méridiens et le calendrier (p. 33-38) - Jean-Yves PAUMIER: Le Tour du monde dans le Grand Dictionnaire du XIXe siècle (p. 39-44) - Marie-Hélène HUET: Les joies du jeu (p. 45-56) - Jean-Pierre ALBESSARD: Nellie Bly. Première femme journaliste (p. 57-68) - Volker DEHS: Bref hommage à Palle Huld (p. 69-73) - Philippe AMAUDRU : Un certain 24 mai (p. 74-81) - Table des illustrations (p. 82-83) - L(es)’ édition(s) originale(s) du Tour du monde en quatre-vingts jours (p. 84) - Tables des matières des numéros 173 à 181 (p. 85-88)

[ Éditorial

Le Tour du monde en quatre-vingts jours reste un phénomène. Que ce soit en roman (dont nous recommandons l’édition préfacée et annotée par William Butcher, parue chez folio classique en 2009), pièce, film, bande dessinée ou jeu, la course de l’excentrique Mr. Fogg, esq., n’a rien perdu de sa fascination, 140 ans après sa sortie en librairie. Au contraire, le sujet brille par son universalité – tout comme la merveilleuse collection de notre ami Eric Weissenberg, à qui Piero Gondolo della Riva consacre quelques lignes personnelles. Aussi tenons-nous à dédier ce numéro à la mémoire de celui qui, pendant de nombreuses années, fut rédacteur du BSJV et en a gracieusement assuré l’illustration.

Isabelle Guillaume s’attache à trois aspects complémentaires du roman tandis que Jean-Yves Paumier nous surprend par l’identification de la source – américaine ! – du nombre mythique des 80 jours. Il ne faut pas forcément accomplir le tour du monde pour faire une belle découverte : Bernard Petit raconte les circonstances dans lesquelles il a trouvé en 2001 le manuscrit de la pièce, rédigée par Edouard Cadol sous la direction du romancier. Jules Verne lui-même est présent, par une lettre peu connue, puis par ses efforts à expliquer ce « jour fantôme » dans Les Méridiens et le calendrier, texte reproduit dans sa première version connue, avec les variantes ultérieures.

Vient ensuite la consécration du succès : Jean-Yves Paumier fournit un chapitre largement méconnu de la réception contemporaine de Jules Verne par ses apparitions dans le grand Larousse. Marie-Hélène Huet décrit avec brio les jeux dérivés du roman. Suivent deux émules du globe-trotter anglais : l’Américaine Nellie Bly, présentée par Jean-Pierre Albessard, et le Danois Palle Huld, évoqué par Volker Dehs.

À part ce « jour fantôme », une autre date – plus précisément le 24 mai, qui a attiré l’attention de Philippe Amaudru – fait étonner par sa récurrence dans l’œuvre vernienne. Reste à savoir s’il s’agit là d’un cas particulier (dont la signification nous échappe) ou si l’on peut repérer encore d’autres dates « privilégiées » dans les Voyages extraordinaires...

Vous avez pu constater une modification dans la présentation des images depuis le n°181, qui sont successivement numérotées et expliquées dans une table en fin du numéro. Cela nous permet de mieux profiter de la place disponible et de donner, le cas échéant, des précisions sur la provenance et la nature des documents représentés. Le numéro se termine par la table des matières des neuf bulletins parus de 2010 à 2012, qui figurera désormais dans le dernier numéro de chaque année.
La rédaction.

[ NELLIE BLY première femme journaliste


Par Jean-Pierre ALBESSARD


>Nellie Bly, de son vrai nom, Elisabeth Jane Cochrane, naquit le 5 mai 1864 à Cochran's Mills, en Pennsylvanie. Elle perdit Son père le juge Cochrane à l'âge de six ans. Celui-ci avait épousé sa mère, Mary Jane, en secondes noces. A la mort du juge, sa mère se remaria et divorça peu après et eut au total cinq enfants. Elle espérait que sa fille pourrait devenir demoiselle de compagnie ou gouvernante, c'est-à-dire domestique, dans une famille de la province. Ce n'était pas l’idée d'Elisabeth. Son idée était d'écrire. Jeune, elle écriVait déjà des poèmes et des récits. Aussi, à l'âge de 16 ans, en février 1880, elle décide de partir pour Pittsburgh, ville voisine, pour trouver du travail. Pour une femme et surtout une jeune fille de cet âge c'était quasiment impossible. Mais le hasard fait quelquefois bien les choses. Ayant critiqué un article paru dans le Pittsburgh Dispatch, elle réussit à obtenir un rendez-vous avec le rédacteur en chef du journal, Monsieur George Madden. Trouvant cette jeune fille décidée, il lui demanda d'écrire un article sur un sujet de son choix et, si cet article lui plaisait, il l'engagerait aujournal. Quelques jours plus tard, le rédacteur du Pittsburgh Dispatch trouvait sur son bureau un article consacré à la famille, au divorce et aux enfants.

Quelle fut la surprise d'Elisabeth quand elle découvrit dans le Pittsburgh Dispatch son article Divorce non pas signé de son nom mais de celui de Nellie Bly. Georges Madden donna ce nom de plume à Elisabeth pour éviter que des critiques ne retombent sur elle et sur sa famille. Une journaliste, ce n'était pas un métier de femme ! Nellie Bly était le titre d'une chanson très en Vogue à l'époque. Elisabeth fut donc engagée au journal, elle avait dix-huit ans.


Le premier reportage que George Madden confia à Nellie Bly, concernait une fabrique de conserves. Son reportage fut surprenant, Nellie raconta la vie des ouvrières qui travaillaient dans le froid, les journées passées debout à laver les bocaux, les blessures causées par les verres cassés, le manque d’hygiène, la présence de rats... Cet article, accompagné de photos, fit sensation et le tirage du Pittsburgh Dispatch dépassa tous les records. Ce genre d’article ne plaisait pas aux propriétaires de fabriques, ils ne voulaient pas que l’on étale dans les journaux les conditions de travail de leurs employés. Le directeur du Pittsburgh Dispatch trouvait cela parfait. Les tirages du journal augmentaient.

Vu le succès obtenu par son journal, grâce aux articles de Nellie, Georges Madden lui laissa le choix de ses reportages. Ses articles, toujours sur la condition de vie et de travail des ouvriers, paraissaient régulièrement. Mais, à la longue, les industriels commencèrent à critiquer le journal et sa nouvelle journaliste. George Madden se rendit compte qu’il fallait faire quelque chose pour calmer les détracteurs. Il décida donc de changer le genre de reportage que Nellie pouvait lui fournir et lui demanda de se pencher sur les chroniques théâtrales, d’opéras ou d’expositions. Ces reportages déplaisaient à Nellie et elle obtint de G. Madden de retourner à ses articles sur la vie ouvrière. Ayant repéré une petite fabrique en tréfilerie dans un quartier pauvre, elle réussit à s’y faire embaucher, n’y resta que quelques heures, juste le temps de voir les conditions de travail.

Le lendemain, le Dispatch publiait son reportage vécu, qui fit sensation. Devant la grogne des industriels, Nellie fut obligée de retourner à ses chroniques théâtrales. Trouvant ce travail toujours non adapté à ses désirs, elle décida de prendre un congé de six mois pour visiter le Mexique, le Dispatch publierait ses reportages. A 21 ans, en 1886, elle partit, avec sa mère, arpenter El Paso, Mexico, Guadalupe, Vera Cruz. Elle écrivit des articles sur les coutumes, sur les corridas, la presse, des articles historiques sur les présidents, etc. Ce fut un suc- cès. Son livre Six months in Mexico fut publié à New York en 1888 et dédié à « George A. Madden Managing Editor of the Pittsburgh Dispatch ».

De retour à Pittsburgh, G. Madden ne voulant plus de chronique sur les conditions de travail, elle décida d’affronter New York où les journaux étaient plus importants que le Pittsburg Dispatch. Elle y arriva au mois de mai 1887. Pleine de courage, elle essaya d’avoir des entretiens avec les rédacteurs des journaux à grands tirages. Elle frappa à la porte du Tribune, du Times, du World, mais personne ne voulait d’une femme dans son équipe. Abattue, désespérée mais pas vaincue, elle décida de tenter sa chance une dernière fois en frappant de nouveau à la porte du World. Là, tout rendez-vous lui fut encore refusé mais, tenace, elle fit le siège du World pendant plusieurs heures, ce qui sema le trouble dans ce journal. Elle réussit à se faufiler dans les couloirs de ce grand building pour arriver enfin au bureau de l’administrateur John Cockerill qui écouta cette jeune fille volontaire. Pendant que Nellie faisait état de ses projets, Joseph Pulitzer entra et, sans signaler sa présence, il s’intéressa aux idées de la jeune journaliste. Il lui demanda, après s’être présenté, si elle serait capable de pénétrer dans des ateliers, des prisons ou des hôpitaux. En particulier celui de Blackwell’s Island où étaient internées des femmes plus ou moins folles. La réponse fut affirmative. Joseph Pulitzer promit à Nellie que si elle lui rapportait un reportage vécu elle serait engagée au World. Nellie n’avait plus qu’à fournir un reportage sur l’asile de Blackwell’s Island. Joseph Pulitzer lui avait demandé d’y rester au moins 8 jours, elle y resta 10 jours. Durant cette période, elle observa les traitements infligés aux malades, la mauvaise nourriture, les douches glacées ; elle vit mourir des malades qui avaient été enchaînées pour ne pas nuire aux autres pensionnaires. La délivrance arriva au bout de 10 jours d’internement. Un avocat du World vint la chercher. Libre, Nellie se consacra à la rédaction de son épopée. John Pulitzer fut conquis par son reportage. Il le publia, pendant plusieurs jours, dans le World. Les conséquences de cette pénible aventure eurent d’énormes retombées. Les conditions de détention dans les asiles, et plus particulièrement à Blackwell’s Island, furent revues entièrement. Nourritures améliorées, eau chaude, médecins qualifiés, etc. Son épopée fut publiée à New York, en 1887, par L. Munro, sous le titre Ten Days in a Mad-House.

Un soir, John Cockerill convoqua Nellie Bly et lui demanda d’écrire un article sur Edward Phelps, individu qui faisait régner la corruption dans tout l’état de New York. A la suite de stratagèmes et en se déguisant, elle le rencontra. Après son enquête et la parution de ses articles, Edward Phelps ainsi que d’autres personnalités de la ville, furent traduits en justice mais aucune condamnation ne fut pro- noncée. Ses articles, touchant à la politique, déplurent à un grand nombre de journalistes qui estimaient que ce travail n’était pas du res- sort d’une femme. Nellie choisit donc de retourner à ses articles sur la vie sociale, à visiter les quartiers sordides. Le succès de ses articles provoquait toujours des changements dans les conditions de travail et d’hygiène des ouvriers.

Au début du mois de novembre 1889, le directeur de la rédaction, Jules Chambers, demanda à Nellie quels étaient ses projets. Après quelques échanges sur son travail et ses articles, il lui rappela qu’elle avait envisagé de faire un voyage autour du monde. Mais comment l’idée lui était-elle venue ? Nellie lui expliqua qu’étant toujours à la recherche de nouveaux reportages et se sentant fatiguée, elle pensait que prendre un congé lui serait bénéfique. Faire un voyage à travers le monde et écrire des reportages sur les pays visités. Faire un tour du monde comme l’avait fait Phileas Fogg et, peut-être pourrait-elle battre son record ?

...Son idée de faire un tel voyage lui était venue à l’automne de l’année passée. Elle en avait parlé à George W. Turner, business manager du World, mais celui-ci avait refusé son projet pour plusieurs raisons : une femme seule ne pouvait faire un tel voyage, elle aurait trop de bagages et de plus ne parlait que l’anglais. C’était impossible, seul un homme pouvait réaliser un tel voyage.

Soutenue par Jules Chambers qui était enthousiasmé par ce pro- jet et qui voyait que son journal pourrait dépasser tous les tirages précédents, le World accepta. Pour cela, il fallait qu’elle fasse parvenir un récit journalier de son voyage, par tous les moyens possibles. C’était décidé, elle allait partir, mais quand ?

Les jours passèrent, Nellie attendait avec impatience. Un matin Jules Chambers lui annonça qu’elle partirait dans quatre jours, que son itinéraire était tracé, que les horaires des trains et des bateaux étaient prévus, que ses passeports étaient établis, et que son argent pour le voyage était préparé, elle n’avait plus que sa valise à faire. Son bagage se réduisait à quelques effets personnels, une paire de chaussures de rechange, deux robes, un manteau, une casquette, des affaires de toilette et surtout du papier à écrire pour rédiger ses articles. Le 14 novembre 1889, à 9 heures 40, Nellie embarqua à bord de l’Augusta Victoria, de la Hamburg American Steamship Line, au port de Hoboken, à l’Ouest de New York pour son tour du monde.

Elle arriva à Southampton 6 jours plus tard où le correspondant du World, Tracey Graves, l’attendait. Celui-ci l’informa que Robert Sherard, correspondant du World à Paris, avait organisé une entrevue avec Jules Verne à Amiens. Elle allait rencontrer celui qui avait inspiré son tour du monde. Malgré ses horaires établis avec une très grande régularité et au risque de ne pas arriver à l’heure pour le train Calais-Brindisi, elle se rend à Amiens. Le 22 novembre, elle arrive en gare d’Amiens vers les 16 heures. Jules Verne et son épouse Honorine, accompagnés de Robert Sherard, qui servira d’interprète, accueillent la jeune globe-trotter avec beaucoup de sympathie. Jules Verne trouve qu’elle avait l’air d’une enfant, jeune, jolie, mince comme une allumette et dit qu’elle n’a rien derrière et rien devant. Après une courte visite de la maison de Jules Verne, dont son bureau qu’elle trouva très réduit et un petit rafraîchissement, elle reprit le train du retour. Arrivée à Calais, c’est avec justesse qu’elle réussit à prendre le train pour Brindisi ; elle arriva à Suez, traversa la mer Rouge et le 14 décembre arriva à Colombo.

Durant son voyage, Nellie envoyait régulièrement ses dépêches au World que Pulitzer publiait. Il était aux anges, les tirages de son journal étaient considérables. Partout aux Etats-Unis, les journaux reproduisaient les articles du World. L’Amérique entière suivait de près son voyage. Des paris furent ouverts, comme pour Phileas Fogg. Les Américains pariaient sur les dates d’arrivée aux escales, sur le jour et l’heure de son retour. C’était de la folie.

Arrivée le 18 décembre à Singapour, son reportage sur la ville fut d’une actualité étonnante...

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Nellie Bly. Photographie de H.J. Myers, New York. Coll. Albessard. 


bulletin de la société jules verne

183 Août 2013

[ Cinq semaines en ballon devant la critique en 1863

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